mercredi 20 janvier 2010

La décroissance comme impératif de survie de l'humanité?

Il est désormais de plus en plus communément admis que le mode de croissance actuel est “insoutenable” à tous points de vue, et principalement parce que, considérant les ressources de la planète comme gratuites, il les épuise dans des conditions où si tous les habitants du monde accédaient au mode de vie américain, il faudrait 4 ou 5 planètes pour y faire face, selon des estimations très grossières, mais plutot basses, de l'empreinte écologique des hommes. En outre, alors qu'il y a qqes années, la perspective de crises écologiques et humanitaires majeures semblait relever d'un horizon lointain (50 à 100 ans), les travaux les plus récents les situent plutot à un horizon de 10 à 20 ans. Le temps presse. Une réponse de bon sens est alors fournie: puisque la croissance actuelle est insoutenable, il faut d'urgence organiser la décroissance. Elle semble en effet la seule possible si le contenu et le sens de la croissance ne changent pas radicalement.
A cet égard, la débat actuel est focalisé à l'excès sur la décroissance, certes nécessaire, d'activités qui détériorent dangereusement l'environnement, par leurs émissions de gaz à effet des serre et autres gaz nocifs pour la santé, de particules à l'origine de maladies diverses, par la pression qu'elles exercent aussi bien sur l'épuisement des réserves de ressources non renouvelables, mais elles aussi épuisables en cas d'usage excessif (forets, eau, zones de peche, surfaces cultivables, zones humides, etc). De telles activités doivent donc bien sur soit décroitre, soit devenir le lieu d'innovations (dans leur mode de production et de consommation) qui rendraient soutenable leur pression sur l'environnement. Cette seconde alternative est néanmoins peu évoquée par les tenants de la décroissance.
Mais il serait non moins important de dresser la liste des besoins et des activités qui, en très grand nombre, conjuguent une faible pression environnementale à une forte contribution au bien-etre individuel et collectif. Là se trouvent les clés d'une “croissance de l'activité” qui ne menacerait ni l'environnement, ni la cohésion sociale, ni l'emploi. Or, meme s'il faut aussi s'intéresser à l'agriculture, à l'industrie et à la construction “propres” (parce qu'elles répondent à des besoins essentiels), l'immense majorité de ces activités et de ces “gisement d'emploi du développement humain durable” sont des services, privés, publics, ou associatifs. L'invocation globale de la décroissance est peu soutenable si l'on considére l'insuffisance criante des solutions d'hébergement ou d'aide à domicile aux personnes agées dépendantes et aux handicapés, des gardes de jeunes enfants, de nombreux services de santé et de soins, d'éducation (publique, associative, de formation continue...) et de recherche, d'activités d'intéret général et collectif, d'animation sociale et culturelle, de transports collectifs et de distribution d'énergie propre, de circuits de distribution alternatifs, de tourisme et de loisirs non productivistes,etc. Dans cette optique, des “grands travaux” d'investissements matériels et immatériels de développement humain durable pourraient fonder une politique keynésienne de relance durable et de création d'emplois de bonne qualité. La plupart des activités qui pourraient donner un autre sens à la croissance sont des services relationnels et professionnels de proximité, ceux qui, depuis déjà un quart de siècle, ont été à l'origine de la grande majorité des créations d'emplois. Leur empreinte écologique est remarquablement discrète. Par exemple, le secteur tertiaire hors transports ne consomme que 16% de l'énergie utilisée en France, alors qu'il regroupe environ 70% de l'emploi.
Si l'on souhaite que les débats sur une croissance “dure” (pour l'environnement ou pour la cohésion sociale) ou “douce”, voire sur la décroissance, prennent une tournure moins “idéologique”, il convient de fournir aux acteurs des indicateurs de “croissance corrigée”, de “bien-etre économique” ou de “santé sociale”, tels que ceux que nous avons présentés, ainsi que des indicateurs environnementaux, dont certains existent déjà et sont de bonne qualité. Ils ont des imperfections et des limites, mais c'est aussi le cas du PIB et de la croissance. Rééquilibrer les jugements de progrès en remettant l'économie à sa place, celle d'outil de développement, n'est rien d'autre que l'objectif poursuivi par le PNUD depuis sa création. Mais pour l'atteindre, il importe de lui associer une base informationnelle scientifiquement défendable et ayant du sens pour le débat public.
Jean Gadrey, Professeur émérite à l'Université de Lille 1

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